«Αυτός που διαβάζει με όρους ανοχής, μπορεί να με διαβάσει. Αυτός που διαβάζει με όρους συμμετοχής, όχι».

Γ. Λ.


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Yannis Livadas: Lampe apocalyptique

Revue littéraire "Népenthès", [ISSN 2116~9083] Semestriel à compter de 2013 (Juin/Décembre)

 

Pour les amis/amies francophones hors France qui ne peuvent pas acheter le magazine littéraire Népenthès

 




Yannis Livadas: Lampe apocalyptique


Cher ami, l’autre fois dans ce café, nous avons débattu de beaucoup de choses, et il semble que bientôt nous allons discuter de choses plus diverses encore. Je te remercie pour ta gentillesse de m’avoir offert un exemplaire de ton dernier recueil de poésies.

En revenant chez moi je me suis assis et je l’ai lu et relu, plusieurs fois. Voilà ce que j’en dirais quelques mois plus tard : le comportement poétique aboutit à plusieurs progrès. La façon de le faire et le domaine où l’on se décide à progresser font pleinement partie de la demande même qui se trouve à l’origine du discours poétique et qui doit répondre de ses forces et de ses valeurs.

Je considère que tout ce que j’ai lu dans ton recueil est une tentative digne de ponçage des échardes qui te rattachent aux poètes qui t’ont catégorisé pour une raison ou une autre. Je vois qu’il s’agit en réalité d’une réaction, et les réactions me plaisent. Mais dans le cas de l’écriture poétique, je préfère vraiment la réciprocité. Du fait que nous nous trouvons aussi bien dans le 21eme siècle, que probablement dans un autre, plus loin dans le temps. S’il est une chose, plus importante encore, qui y fait défaut, c’est bien l’ébranlement, à savoir une hiérarchisation à nouveaux frais et qui constitue en même temps l’argumentation absolue poétique, l’ouverture de l’horizon. Sans elle j’ai l’impression que, désormais, le discours poétique se trouve à l’arrière garde (?) de la poésie. Mais il faut s’élancer dans les tranchées.

Il est évident que nous avons des références et des mètres différents ; j’aurais aimé que tes poèmes soient autres. Pas comme tels. Bien que j’ai été satisfait par un soupçon d’envergure, une expression qui pousse à se retrousser les manches, qui pousse à prendre une décision pour le joyeux désespoir qui balaie et qui va remettre un jour tous les morceaux de la poésie à leur place. D’après mon amical crâne.

Plus loin, par rapport à l’entourage « poétique », il ne faut pas tant s’en occuper, puisque cet entourage est très loin de la poésie. Un effort aussi bien intense que fructueux pour mettre tout le monde d’accord sur un certain nombre de poursuites et d’accomplissements poétiques. Pour la plus grande diffusion possible des renoms. Or, s’acharner à se faire un masque de quelqu’un qui s’efface, n’est pas moins malhonnête et vulgaire. C’est ainsi qu’a vu le jour une génération de gens fatigués et malheureux et qui souffrent aussi des premiers.

Reculer face au phénomène poétique se vante comme une valeur poétique et vient au-devant de la scène. De cette façon, la vraie poésie (celle qui te plait tout autant que celle qui me plait) reste à la marge.

Evidemment le terme marge n’a pas un sens exact, mais au moins il garde la proximité maximale avec le centre, celui qui nous prédispose à la vérité. Ce centre se trouve en permanence près de nous, cependant cette possibilité d’un siège à la lisière du cercle limité de notre ignorance est ce qui donne l’identité du poète. D’un autre côté le centre de la création est la place du poète. Le poète est centre.

Il faut toujours garder à l’esprit que les vrais poètes ne sont jamais lésés ; c’est pourquoi ils n’ont besoin du support de personne. Ils n’ont pas même besoin d’argent. Le poète vient seulement pour offrir, non pas pour prendre. Parce que le poète est une unité faite de chair ; c’est-à-dire le contraire de la société comme elle est. Il n’est pas celui qui écrit, même s’il l’écrit « bien ». Poète est celui qui existe, pas celui qui connait quelque chose. Je note tout cela en regardant la poésie alentour être réduite en essai, trop bien écrite, trop disponible et insupportablement discrète.

Car il est plus facile de feindre que d’écrire. Tu sais. Surtout s’il est à l’avant-garde. Et d’excellents pionniers dans les champs sereins, nous en avons plus encore. Personnellement je ne reconnais pas même l’identité poétique de la majorité de ceux qui se mettent en quatre pour la poésie. Je reconnais chez eux un intérêt pour toute la gamme fine qui tend vers le discours poétique, ils utilisent un « outillage littéraire » tout autre, mais cela est différent. Appelle-le comme tu veux.

Et de tout ce que j’ai cité auparavant, mes idées sont déjà exposées bien plus en détail dans mon soi-disant essai « La poésie et la situation ». Elles souffrent elles-mêmes. Et cela va de soi comme nous sommes capables pour des raisons différentes d’être d’accord ou pas, et que l’un d’entre nous fasse de la « lecture » et l’autre de la re-connaissance. Dépendances.

Par conséquent pour que quelqu’un se fasse une opinion plus précise sur ce que j’avance, il doit avoir lu le texte précédent. Une autre peine encore, ça suffit ! Ce n’est pas mon style de commencer à citer, ici, des extraits qui servent, expriment ce que je veux considérer le lendemain comme une idée poétique (parce qu’on se justifie le lendemain et non le jour même, dans quelle mesure est-on incapable de se justifier dans le temps). Si tu veux, jette un œil sur l’essai, à tes risques et périls. Tu vois nous sommes bizarres. C’est le spectre du nom imprimé, avec lequel je suis profondément et impitoyablement réconcilié.

Maintenant, en ce qui concerne l’écriture et sa qualité : je remplirai ici quelques lignes reprises de l’une de mes notes qui a connu une faible lueur de publicité, si bien qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir et qu’on puisse gagner du temps pour discuter d’un sujet plus intéressant : « je suis d’avis que la langue est désormais utilisée comme un langage de fuite et non comme un langage relationnel. Il existe quelques tonalités qui sont maintenues, souvent des tonalités d’impassibilité ou d’apparente réaction, qui ressemblent au son d’un frigo ou d’une boite à couture – plutôt qu’au craquement d’un équilibre dangereux, laquelle constitue l’unique demeure d’un poème. On rencontre très rarement cette expérience, cette rupture, cette répulsion de l’évidence de chaque représentation rationnelle. Celui qui écrit, ne participe pas, c’est-à-dire qu’il ne créé pas les conditions de son écriture, mais ne fait qu’enregistrer une relation indirecte avec la lisière du discours poétique (cette relation cède tout son dynamisme de manière floue). Dans le meilleur des cas il prend seulement en charge les signalisations les plus importantes, d’où la poésie pourrait, peut-être, naître mais que j’estime qu’elle ne le fait pas. Le poète se trouve en permanence à un niveau de pudeur absolument étonnant, tel qu’aucun élément poétique ne puisse surgir élaboré. Il ne reste rien qu’un discours limité peut-être d’autiste qui n’est rien d’autre qu’une syntaxe, qu’une grammaire soumise. Ce discours alors ne constitue ni un idiome ni surtout pas une exception ».

C’est que l’être humain a besoin d’une transformation radicale pour faire de la poésie, mais les gens changent en vain la plume et ils demeurent encore plus cruels et au courant de tout. Ecoulement d’une frénésie mammifère.

Ces traits-là arrosent la poésie de la plupart des poètes contemporains, hors d’âge. Et c’est un fait particulièrement triste. Non moins triste que l’hystérie générale qui domine. Et dommage pour celui qui lit seulement pour déceler les fautes des autres ; bien que personne ne sache la distance que peut parcourir une valise de ligne.

Je résume pourquoi : le poète est un mauvais poète. Ceux qui tentent de faire de la poésie sont bons ; car ils sont déjà complets et entiers par rapport à une condition qui n’existe pas ; et cette poésie est seulement prononcée. Donc si ceux qui ont une relation avec la poésie sont très bons, les vrais poètes sont des dieux. Mais il n’existe pas de dieux poètes. Ni demi-dieux. D’ailleurs, le poète est un sens absolu qui n’accepte pas les adjectifs épithètes.

J’aime les hommes sympathiques et certains autres antipathiques. Mais je ne trouve pas qu’il y ait des poètes sympathiques ou antipathiques. C’est pourquoi on les appelle des poètes et non des gens sympathiques. Le soutien bien sûr, n’est pas toujours important et même quand il l’est, il peut être tragique avec un sens anti-créatif, parfois non. On a besoin de quelqu’un qui sait. Il est le surveillant, c’est-à-dire le poète lui-même. Et si cette surveillance n’est pas possible, la poésie ne l’est pas non plus.

Et j’explique : en effet, même l’accord de la demande poétique plane (mais jamais la condition de la demande), mais cela ne signifie pas que chaque misérable affamé doit manger à tous les râteliers. En exigeant d’être évangélisé ou d’éprouver quelque chose d’hideux (comme par exemple se tourner vers une idéologie quelle qu’elle soit), que l’on puisse, tous sans exception, pleurer quelqu’un, mais qui ? Les renommés en littérature et socialement sain et sauf.

Ils bavardent en désespoir dans la faiblesse de leurs propres morts. Car ils ne savent pas mourir, et ils sont incapables de mourir. De toute façon ils n’arrivent pas à changer le monde même s’ils l’admettent que trop rarement ; mais au moins il faut qu’ils essayent pour ne pas devenir pire.

Le soutien vient du poète et non du lecteur, d’une même façon le fracas vient du poème et non pas de l’homme, même si le poème s’adresse à lui ; je veux dire que le moindre fracas qui envahit le plus petit espace pénétrable existe parce qu’un fracas plus grand existe, celui qui traverse l’impénétrabilité maximale : l’existence du poète.

En plus je suis en total désaccord avec quelqu’un qui se plait à mettre des étiquettes aux types de personnalité (pas seulement à travers la lecture d’un poème mais aussi à travers l’écriture). Plus cette personnalité est familière meilleure elle est. Le plus consommable possible est cette personnalité, à travers la validation des épreuves idiotes souvent nulles créées par l’auto-appréciation et l’imagination effrénée de chacun, meilleure elle est. Tu comprends.

Le point de frottement entre le texte et le lecteur, dans tous les cas, n’est qu’un frissonnement qui vient de la reconnaissance des mêmes références. Cela n’est pas poétique, d’aucun des deux côtés. Il s’agit d’un déficit de communication de premier ordre que l’amitié, l’amour, le respect mutuel et la communication quotidienne viennent couvrir.

S’ils viennent bien sûr. Sinon la haine, l’irrespect, la privatisation, etc. Donc l’écriture, et bien plus la poésie, possèdent plein de niveaux différents, plus aigus, plus pénétrables et plus marquants qui incluent tous les autres niveaux. Elle met en évidence tout ce que les précisions et le fait de prendre ses charmantes responsabilités conduisent de la façon la plus directe l’homme, ou encore le rendent d’un seul coup tout autre. C’est-à-dire le chargent avec toutes ces énergies pour qu’il devienne quelque chose de plus humain et complet – car l’homme n’est pas encore né. Pour cela le poète fait confiance au temps, et non pas aux reliques qui nous ont été transmises.

Le fait de la poésie est quelque chose d’absolu, la différence fondamentale dans le même état des choses, pour qu’il rende –un jour- l’état de la chose entière une « différence » et pour qu’elle puisse se transporter quelque part ailleurs. Je parle de la déviation entre la volonté et l’action. C’est-à-dire la conjecture d’une psychologie « poétique », au lieu de la poésie justifiée.

L’esprit créatif est intensément lié avec l’expérience quotidienne ; la poésie est la vie. Le poète ne peut interpréter s’il ne pratique pas. Sous ce sens j’entends la pratique et la nature du poète, et pas la consolidation d’un certain savoir. D’ailleurs le savoir est quelque chose de totalement inachevé, par contre l’instrument poétique est total, omniscient (surveillance).

Les cataclysmes périphériques qui sont normalement intégrés au contexte des échanges d’appels, d’un chagrin, d’une discussion confidentielle à la table d’un troquet, ou d’un différent, sont exactement ce que les noms et leurs adjectifs expriment.

Je comprends, bien sûr, c’est pourquoi je me suis référé aux choses que j’ai dites précédemment, la douceur accessible de quelqu’un qui se réfugie dans des solutions faciles, dans le bercement de la faiblesse et dans l’exaltation de la rigidité, de la peste existentielle ; avec lesquels il a l’impression de démêler en changeant leurs noms avec une finesse, une crucifixion ou une vérité ; en les propulsant vers un réexamen dans le commerce de l’édition, en les publiant comme un drame à son apogée. Celui qui écrit peut obtenir une illusion d’auto-thérapie, mais à la fin il se trouve hors de la poésie, d’une même façon le lecteur pompe une illusion de thérapie mais pas de poésie.

Clairement, tout cela pourrait ne pas être publié, mais constituerait une honnêteté choquante. Une honnêteté semblable et de même valeur avec celle qui ne se permet pas de rester dans l’ombre. Cette obscurité lorsqu’elle s’exprime ne peut pas faire autrement qu’offenser. Car cette honnêteté appartient à une autre sphère. Dans la poésie. Personne n’est exclu, heureusement, par le jugement qui vient (futur) ou par l’évaluation des discours, des valeurs qu’elle porte ; tout ce que l’on dit ou écrit est accompagné par notre vraie signature (phénomène trop rare de nos jours), et subsiste quelque part. Par conséquent il n’est pas sage que quelqu’un soit responsable de ce qu’il expose aujourd’hui, à l’hiver 2010.

Mais les mots restent toujours des mots et les idées des idées ; ils doivent siéger obligatoirement dans un corps poétique, la preuve sur le papier (poème), à travers duquel le discours le plus secondaire est sauvegardé, comme celui qui est déroulé ici, comme un texte de référence. L’existence parallèle d’un opus analogique, équivalent. Je pense souvent que lorsqu’une discussion s’ouvre entre nous, nous discutons surtout de choses déplaisantes, mais en réalité les choses ne sont pas déplaisantes. Simplement les choses ne sont pas vraies de la même manière pour tous. Une personne peut se consoler mais pas indéfiniment puisque le poète arrive. Le poète qui honore l’existence en la dédaignant.

Nous progressons en conservant notre humour et nos rires. La série s’est allongée exactement comme on en a besoin, un peu. On a jamais eu besoin de plus de poètes que ce dont on a vraiment besoin. De même avec les lecteurs. Par contre les listes s’allongent de la même manière qu’une queue s’allonge. Tous publient des livres mais tous ne dorment pas tranquilles – certains ont même complètement perdu le sommeil. Les choses ne sont pas seulement simples, elles sont très simples.

Chance extraordinaire. Les contradictions sont plus grandes qu’elles semblent être et elles vont pâtir de ce qu’elles valent justement, tandis que les différences se multiplient. Comprends avec le cœur aussi.

Jusqu’à notre prochaine rencontre donc, je te salue. Faisons attention la prochaine fois à ne pas aller dans ce même café car il était très calme et ennuyeux même si on l’a fait gueuler.



Ton ami,

Y. L.



[Athènes 2010]





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Comme la langue du texte original est très particulière, la traduction de celui-ci en français conserve sa structure et apporte une version simplifiée. Traduction : Ben Matsas.

Yannis Livadas: Poésie et situation / Recours au Poème

http://www.recoursaupoeme.fr/essais/po%C3%A9sie-et-situation/yannis-livadas


La poésie est un privilège. La langue accueille le poète. Le poète atteint l’apothéose. Pour que nous puissions parler de la poésie contemporaine aussi bien que de la situation du monde, il est nécessaire que nous revenions, aussi ennuyeux soit-ils, aux points absolument fondamentaux, ceux-là même dont nos yeux et nos oreilles ont tellement souffert. Beaucoup de choses sont dites et écrites à propos de la qualité de la poésie actuelle, et tous les critiques ne fondent pas leurs remarques, bien qu’au niveau des définitions et des éclaircissements nous soyons tous d’accord pour les accepter comme une référence. Néanmoins, nous ne critiquons pas et nous ne nous confrontons pas de la même façon à la poésie actuelle.

En tournant le dos à tous ceux qui s'adonnent au tourisme philologique, nous voilà en présence de trop peu de critiques créatives. Même dans ce contexte limité, il circule des appréciations différentes sur l’écriture poétique contemporaine. Et il en existe évidemment d’autres qui ne sont pas suffisamment publiées. Je m'appliquerai, à travers l’une d’entre elles, bien que je ne sois pas du tout attiré par l’écriture d’essai, à exposer mes idées dans le texte suivant en utilisant quelques extraits de deux petits essais que j’ai écrits voilà des années.

Comment pourrait-on caractériser le phénomène du langage commun (Koinè) ou de l’absence d’initiative concrète des poètes d’une génération, d’une époque ou d'un jugement de valeur global ? Quand les poètes ont à plusieurs reprises déposé l’idiome d’une griffure d’épine de rose qu’ils ont cueillie, cela ne signifie en rien qu’ils ont créé leur propre langage poétique, c’est-à-dire qu’ils ont écrit leur propre poésie. C’est pourquoi ils sont simplement revenus aux conceptions poétiques précédentes, en récupérant différents académismes plus ou moins élitistes. Le problème se trouve dans le fait que l’idiome personnel n’est pas  produit. Une langue où le poète mise sur l'impossible. Simplement, le poète ne peut pas avoir, pour créer, une seule et même idée, qui est son langage personnel et il ne peut qu’accepter le territoire de l’universalité, rien de plus petit ou de plus limité. Si toutes les touches ne sont pas jouées, la poésie n’existe pas. La relation du poète avec la Tradition, qui a été mentionnée plusieurs fois est plutôt inexistante. Apparemment, il existe une confusion sérieuse entre le para textuel et la Tradition. Celui qui l’offre appartient à la Tradition et pas celui qui l’exploite. C’est exactement pour cette raison que l’écriture poétique dépasse chaque convention culturelle, politique, esthétique, psychologique ou autre, si bien qu’elle réussit à constituer une tradition. La poésie, si on considère d’une certaine façon qu’elle agit, ne fait qu’exister comme tradition dans l’idée qu’elle-même utilise pour se baser comme sur-objet. L’expression totale de la poésie est le poète lui-même.

En travaillant des œuvres de poètes plus récents, ou des pages à caractère d’essai qu’ils publient, le lecteur remarque ce phénomène : la poésie est considérée comme une « connaissance logique » plutôt que comme un fait. Mais la poésie est avant tout une relation particulière avec la vie, avec l’existence et une situation de totale exposition à l’Autre. Une métaphysique nette. Le poète est la forme, le lieu de réception de l’Autre dans lequel le corps et l’esprit du poète se trouvent et progressent. En réalité, lorsque le poète écrit, il échoue, ne réussit pas, ne s’éloigne pas mais recule. Il échoue et il revient vers l’impossible.

Ici un sourire net est nécessaire, puisque la poésie des possibles - comme celle qui est largement répandue - n’existe pas. Sur ce point se trouve une première preuve d’art ou une preuve de sa présence. Si l’échec du poète aussi bien que son recul sont critiqués sur la base d’une quelconque connaissance statique, alors la poésie n’est pas produite. D’ailleurs chaque connaissance comme enfant vrai de la conscience, est une illusion de naissance, et n’a que trop peu de place pour contenir l’art. La poésie est contenue dans la non-forme. Si l’écriture est une roue (et semble vraiment l’être), elle n’arrête jamais de tourner. Le bonus possible de la réussite, quand le taquet arrête la roue au numéro gagnant, n’existe que dans l’imagination malade de certains.

Au fond, il s’agit d’un désir inédit de la société de briser les chaînes en essayant de devenir une société de « poètes », et non une société d’hommes libres. Évidemment, le fait que le poète ne connaisse ni l’esclavage ni la liberté se perd ; le poète est un phénomène avancé et efficace par rapport à ce qu’on appelle « société ».

Alors il y en a qui prétendent que nos poètes sont les publicitaires de nos souhaits abîmés. Hélas ! Le poète est surtout un mode de vie, une naturalité qui sans cesse montre, sans se montrer. Ce que beaucoup considèrent comme poésie est un ornement inflexible, qui ne participe pas au flux de la vie, qui ne se reflète pas dans la mémoire. Par conséquent, on ne parle pas de poésie. La poésie appartient exclusivement à la sphère du devenir et pas à la sphère de l’être. Le poète est une perturbation déréglée entre l’élément personnel et l’élément universel, et cette perturbation - la torche de l’époque - doit par tous les sacrifices transmettre en vivant et en écrivant. À ce moment-là seulement, le travail du poète sera réussi.

La Muse attachée au rocher de Prométhée. Je parle très clairement de la cruauté obscure que la conscience humaine peut concevoir. Le poète s’écarte d’une exigence draconienne : celle de la langue vivante qui parle avec la sagesse de la modernité et de son altération. La poésie est celle qui hante la mort, méprise l’espoir et vit avec le supplice éternel. Même s’il s’agit du strict minimum de l’annonce d’un Être Nouveau, l’avenir s’occupera bon gré mal gré de ce désavantage.

La poésie ne constitue pas une partie de l’ornement de l’univers humain et n’est pas non plus la prêtresse de l’expiation de sa blessure. Elle est la dernière assimilation de sa destruction et de sa création. Alors, un obstacle principal pour l’obtention de cette assimilation est la lâcheté. Et l’on entend par là la lâcheté de l’esprit à contribuer au dépassement de la formulation, pour que le poème soit de la poésie et non pas l’arrangement esthétique d’une «déclaration » ; pour qu’il soit de l’Art. Parce qu’une simple déclaration de « liberté » du poète est par essence inutile.

Une matérialisation créative est exigée, d’une certaine demande. Cette matérialisation est la différence qui, cependant, existe comme une excellence et non comme un recul (une convention) comme l’affirment quelques-uns de façon indirecte, et que bénissent les « Auteurs » distingués de l’écriture.

Sur ce point, certains reconnaissent l'arrivée d'une nouvelle génération poétique munie d’une problématique révisée, et d’autres ne la distinguent pas d’autre chose que des caricatures qui se donnent comme recevant « l’onction », en satisfaisant leur vanité insipide. Une fournée de nouveaux poètes, c’est-à-dire des poètes contemporains qui jouent avec les mots, avec les coupons de leur retraite précaire.

Cette nouvelle génération de poètes, je pense qu’elle n’est pas nécessairement comme celle qui est présentée. Il y a des poètes sérieux qui ne sont ni reconnus ni officiellement appréciés et ils se retrouvent écartés. Là où les mécanismes de la lumière artificielle des critiques, des académiciens et des connaisseurs n’arrivent pas à briller. Par ailleurs, ils n’y sont jamais arrivés.

Les vrais poètes savent que ce qui est recherché est un et indivisible, une demande d’Existence Absolue, la question de la croyance au Sacré. Chaque caractéristique différente de ce phénomène constitue l’habit de l’indifférence. Et toutes ces chutes d’habits sont l’histoire de la poésie ; écrite par ceux qui sont dévoués à la mettre à nue, à l’ascension. Éminent est l’imprévu qui apparait par la délivrance voulue du discours poétique, par son équilibre manifeste et sa stratégie apparente.

Mais ici les mains suent et l’ombre se perd sous les pieds car : de quoi se soucie une personne qui affirme être poète ? Se soucie-t-elle de la pratique poétique face à l’implacable disparition ou à la consécration ultime ? Il s’agit du désir ardent « d’autres mondes », « d’oubli purifié », du couronnement sur une préoccupation importante.

Que la position suivante soit entendue : le poète fonctionne comme un maître, comme un esprit, un esprit qui entrevoit et qui prêche ; il amène le monde dans une démarche nouvelle dont il possède les éléments, qu’il maîtrise comme un « monarque dans son propre droit » comme le dirait Emerson. Il propose au monde des expériences perceptives nouvelles, estime que l’homme doit se découvrir, que l’homme ne fait pas de progrès, et que même si le poète se mesure aux circonstances ou parfois les dépassent, l’homme est dangereusement faible en son for intérieur pour accepter son secours. C’est pourquoi la responsabilité du poète est de modifier le monde et non de progresser selon la perception établie. Le poète réussit à ne pas se soumettre à l’humanité en se chargeant de sa chute collective. C’est l’homme du futur, et non l’idiot qui diminue l’existence, lequel s’étend entre l’auto-détermination et l’apparence sociale.
La lumineuse mythologie de la mort personnelle qui crée pierre à pierre la mosaïque de la poésie sortie de nous-mêmes se retrouve aux oubliettes. La poésie tombe toujours plus bas dans la poubelle du formalisme du discours rationnel, surtout quand elle est influencée par le chagrin et se transforme en simple besoin d’être enregistrée. Combien de jeunes poètes n’écrivent pas la plume dans le charbon de la « tristesse » ? Combien de poètes de « renommée », considérés depuis longtemps comme les meilleurs d’entre tous ?

La poésie, justement parce qu’elle est (méta) physique, n’est rien d’autre qu’une présence continue. Son sens est son existence même. La poésie s’occupe de quelque chose qui ne peut pas être mentalement complétée. Le vide. Le questionnement sans fin par rapport à la vérité centrale des choses et des limites qui sont posées pour être par la suite annulées. La poésie agit indifféremment ou contre les possibilités générales. Elle est une excellente spécialisation et constitue une partie de l’hyper-Objet absolu et elle ne s’interroge pas sur sa position puisqu’elle est l’expression absolue de celui-ci. Elle s’interroge néanmoins sur ses versions.

C’est pourquoi le poète n’écrit pas avec le talent (il le dépasse), il écrit avec la répulsion de la facilité et de l’étiquetage. Le poète marche vers nulle part. Son œuvre poétique est déterminée par la composition poétique du créateur, par la force poétique qui le rend poète. Parce que la poésie démarre du fait que quelqu’un prend l’initiative de la réaliser et non de son envie de « devenir » un poète. La poésie est cette force cohérente de l’esprit et du corps du poète qui prend fin chaque fois qu’elle est transcrite sur le papier. L’instrument de la poésie n’est pas le poème mais le poète. En réalité les poèmes sont les parasites de la réalisation. Quand la poésie passe sous la forme imprimée elle est déjà morte. Dorénavant le poème est un faire-part de décès ; par ailleurs il dit beaucoup. Le lecteur et le poète novice doivent s’affranchir de leur capacité poétique par l’annonce de la mort, en recevant des connaissances tant du fait de l’affichage que de tout ce qui a été écrit sur le papier.

Le vrai discours poétique est indifférent à la « résurrection » bien connue, c’est-à-dire dans notre cas, à la preuve d’une apparence poétique car rien n’est mort sauf le poète. Le poète (ou autrement la poésie) est le Mort Réapparu. L’inaudible et perpétuelle capacité À Être.

[Athènes 2008]


Yannis Livadas est né à Grèce, en 1969. Il est poète, éditeur, chroniqueur et traducteur. Il a fait une grande variété de travaux dans sa vie. Ses poèmes ont paru en langue grecque, américaine, française, indienne, croate, irlandaise, espagnole et serbe. Il vit à Paris, France. Bibliographie: Réaction expressionniste (Athènes, Akron 2000), Réception de la poésie de détail (Athènes, Akron 2002), L'annexe de l'émotion tempérée (Athènes, Indiktos 2003), Novembre dans le monde (Athènes, Akron 2005), Les Vers suspendus de Babylone (Athènes, Melani 2007), John Coltrane et 12 Poèmes pour Jazz (Athènes, Apopeira 2007), Victoire Aptère /Business/Sphinx (Athènes, Heridanos 2008), John Coltrane et 15 Poèmes pour Jazz (C.C. Marimbo San Francisco, USA 2008), 40a (Athènes 2009), l'Étoile Espace électrique / Une anthologie internationale des écrivains marginaux [Est inclu avec 4 poèmes] (Inde, Graffiti Kolkata, 2010), Les marges d'un homme central (Inde, Graffiti Kolkata 2010), Ati - Poèmes Dispersés 2001-2009 (Athènes, Kedros Publications 2011), Kelifus (France, Cold Turkey Press 2011), Ravaged By The Hand Of Beauty (France, Cold Turkey Press 2012), Bezumlje (Serbie, Peti Talas 2012), La Chope Daguerre et poèmes de Coquille (Athènes, Kedros Publications 2013).

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ΜΟΝΤΑΡΤ (Alloglotta 2015)

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ΑΝΑΠΤΥΓΜΑ (Κουκούτσι 2015)

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ΤΟ ΞΙΓΚΙ ΤΗΣ ΜΥΓΑΣ (Κέδρος 2015)

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Τζακ Κέρουακ - Ρεμπό και 18 Χάικου

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Δίγλωσση έκδοση, (Κουκούτσι 2015)

Μπλεζ Σαντράρ - 23 Ποιήματα και μία συνέντευξη

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