Trois
minces recueils, cinquante-deux poèmes écrits sur plus de quarante années, ont
suffi à faire du marin Nìkos Kavvadìas une des figures de proue de la poésie
grecque. Ses poèmes sont lus, mis en musique, appris par cœur, appréciés de
tous les publics. Dans ces poèmes on retrouve la mer, les ports, les rafiots
plus ou moins pourris, cette vie que Kavvadìas aima autant qu’il la détesta. On
y est ébloui par les mêmes visions, imprégné par la même fièvre, tantôt bercé,
tantôt secoué par la même houle, la même oscillation entre réel sordide et
fantasmagorie, émerveillement et amertume, humour et désespoir. L’errance du
marin devient l’image de la condition humaine, dans son éternelle ambivalence —
une image violente et changeante comme la mer.
*
Cela
fait vingt ans que ces traductions existent. Pourquoi les ai-je gardées sous le
coude si longtemps ? Parce que le dieu des traducteurs de poésie est un
farceur. La plupart du temps il vous refuse tout éditeur, et quand l’un d’eux
se pointe, il l’empêche de faire son
boulot. Lorsqu’Olivier Rubinstein et Alain Martin des éditions Climats, qui
venaient de publier Le quart, puis Li avec succès, décidèrent d’y adjoindre les
poèmes, l’héritière des droits refusa net, pour des raisons ténébreuses. Ce
refus dure depuis vingt ans, avec menace de procès en cas de publication. Que
faire ? Attendre l’entrée du poète dans le domaine public, en 2045 ? J’aurai
quatre-vingt-dix-huit ans. On ne saurait faire attendre aussi longtemps les fervents
admirateurs francophones du poète
— car il
n’en manque pas.
La solution : une édition pirate, que voici, préparée et financée par
mes soins. Un ouvrage à compte de traducteur, chose rare. Un vaisseau fantôme,
sans maison d’édition, sans ISBN. Et sans prix ! Je ne
peux pas les
vendre, ces poèmes, sans violer sauvagement nos saintes lois si douces
aux héritiers ? Eh bien j’offre ce livre à qui le demandera.
En contrepartie,
je suggère à
l’acquéreur de m’envoyer un chèque de
10 € à l’ordre d’Amnesty International ou de
Médecins sans frontières. Ou à mon nom, comme participation aux frais
d’impression. J’aimerais ne pas perdre
trop d’argent dans l’aventure, mais je ne souhaite pas non plus en gagner : une
fois remboursé, je verserai le surplus aux ONG. Se trouvera-t-il un juge assez
tordu pour m’envoyer en taule ?
Michel Volkovitch
www.volkovitch.com
